Editions Jeanne d'Arc

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25 rue de la Gazelle
43000 Le Puy-En-Velay
Tél. 04 71 02 11 34

Le piano d’acajou
Yvonne Delmas
1998

Quantité :

18.00 €

Format 15 x 21 cm - 180 pages

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Résumé
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Dans cette France de l'après guerre où il fallait reconstruire la société dans des conditions parfois très rudes, Yvonne est confrontée à de nombreuses situations difficiles. Elle apprend de la vie. Elle sait dédramatiser, aidant efficacement chacun à résoudre lui-même ses propres problèmes. Chargée de responsabilités d'organisation ou d'encadrement, elle manifeste tact, fermeté, imagination et dynamisme. Yvonne DELMAS née en 1926, de souche profondément vellave, voulait être béate dans son adolescence. Mais la vie en a décidé autrement et l'a conduite dans le Puy-de-Dôme et sur toute la HauteLoire au long de sa vie professionnelle d'assistante sociale, consacrée aux autres. Mais elle a quand même réalisé une bonne part de ses rêves grâce à l'amour des livres, une famille chaleureuse et originale, des amis fidèles et l'intérêt très vif qu'elle porte à la vie.
La maison familiale de Soulages, dans le Brivadois, avec son piano d'acajou est le "fil rouge" de ce livre qui se lit comme un roman, tant il est vrai que la réalité dépasse souvent la fiction. Le piano d'acajou de l'auteur fut l'ami de toute sa vie. Celui qu'elle abandonnait une semaine ou parfois plusieurs mois et qu'elle retrouvait, toujours fidèle et prêt à lui procurer des joies renouvelées ou à la consoler de ses chagrins.
Ce livre très personnel, mais qui fait sans cesse référence aux événements de l'histoire locale ou de l'histoire nationale, et même mondiale, est rempli de passages émouvants et d'anecdotes désopilantes. Les jours et les années coulent, au fil de la musique du "piano d'acajou", jouant la partition d'une vie riche en émotions et en force de caractère.

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« Vingt fois, j’ai voulu dire adieu à ma jeunesse. Vingt fois, j’ai craint de me montrer ridicule. C’était trop tôt. La fois suivante, elle était partie. On ne saurait dire adieu trop vite à sa jeunesse. Elle s’en va sur la pointe des pieds. »

Alexandre VIALATTE
Le train du Soir
(Dernières nouvelles de l’homme)

 

Itinéraire du Puy-en-Velay
à Annappes (Nord)

De mai 1944 à mars 1947, j’ai vécu dans la banlieue Lilloise, chez mon frère Raymond. Revenu de captivité à la fin de l’année 42, il tenait, avec son épouse Magdeleine, une « Alimentation Générale », rue Parmentier à Annappes, en face du couvent des Sœurs de Saint-Vincent de Paul. À mon arrivée, ce sont les grands marronniers fleuris du Couvent qui m’ont accueillie et j’y ai vu un heureux présage. J’étais à près de neuf cents kilomètres de mon Velay ancestral et là-bas, l’air vif des montagnes, n’autorisait pas encore les marronniers à fleurir. J’avais étudié la carte de France (et même celle d’Europe !) pour bien repérer l’endroit où j’étais appelée à vivre et j’avais remarqué qu’Annappes était à mi-chemin entre le Puy et Copenhague. C’était la Flandre, si bien décrite par Balzac dans « La Recherche de l’Absolu ». Désormais, je vivrais dans un tableau de Vermeer...

Voyez à quel point j’étais « innocente », comme on dit dans notre occitanie en parlant de celle qui vit dans un monde à part ! Rien ne ressemble moins à Vermeer qu’une « Alimentation Générale », au rez-de-chaussée d’une petite maison de briques, dans une rue vide, sous un ciel bas.

Mais en cherchant bien, tout de même, il pouvait y avoir quelques aspects balzaciens dans cette façon de vivre, et dans la clientèle qui fréquentait notre commerce. C’était de petites gens, pour la plupart, ouvriers et ouvrières de filatures, journaliers agricoles, et bien d’autres, occupés à d’obscures besognes à Annappes, Ascq, Baisieux, Fives... Toutes ces bourgades qui entouraient de leurs petites vies l’énorme concentration urbaine de Lille - Roubaix - Tourcoing. Posées dans la plaine, à peine protégées des vents du Nord par de rares replis de terrain, quelques rideaux de peupliers ; avec pour seul horizon, au-delà des betteraves et des colzas, les fumées d’usine qui se mêlaient aux brumes des marais.

Qu’étais-je allée faire dans ces contrées étrangères à ma race, à mon ciel, à ma langue même ? Car le parler ch’timi est aussi hermétique à une oreille méridionale que le dialecte d’Oulan-Bator à un natif des Iles Fidji. Le premier sermon que j’entendis, le lendemain de mon arrivée, dans l’église d’Annappes, me fut totalement incompréhensible. Dieu sait que Monsieur le Doyen, s’exprimait en français, mais l’accent local passait le prêche à la moulinette ; rien ne parvenait à mon cerveau embrumé.

Après deux jours de marasme, je me secouai et décidai de faire face à la situation du mieux possible. Je n’étais pas venue en touriste, mais pour aider ma belle-sœur parvenue au terme de sa grossesse. La famille se composait de mon frère Raymond, rentré de captivité un an plus tôt, de son épouse Marie-Magdeleine, de leurs jumeaux Francis et Nicole âgés de 10 ans, et de Madame Sailly, mère de Marie-Magdeleine, vieille dame fort distinguée et fort sourde, qui faisaient de longs séjours chez sa fille, régentant la maisonnée et regardant toute chose et tout être d’un œil critique et narquois. Elle m’intimidait énormément, mais son côté pince-sans-rire, ses réflexions à l’emporte-pièce m’amusaient et me la rendaient tolérable. Il devait être mortifiant pour elle de voir sa fille abaissée au rang de commerçante, disons-le sans barguigner, d’épicière. Car l’Alimentation Générale était avant tout une épicerie sur laquelle s’étaient greffés un rayon de boulangerie, un autre de quincaillerie, un troisième de lingerie - parfumerie - articles de Paris, sans parler de quelques boites de chaussures, des tonneaux de vin, et à la saison, de trois ou quatre cageots de fruits (les poires, pommes, prunes du Comte de Montalembert). À sa moue méprisante accentuant le crochet de son nez en bec de microglosse, on pouvait juger de sa désapprobation. Cette déchéance venait de son gendre « auvergnat ». À l’époque, sans doute, pour une dame du Pas-de-Calais, un gendre auvergnat valait un gendre bantou. L’ennui, c’est que cet auvergnat traitait sa belle-mère avec la plus révérante urbanité et qu’aucun mépris ne semblait l’atteindre. Finalement, c’est toujours sous son toit qu’elle revenait, écourtant les séjours auprès d’autres gendres moins patients.

Dès sept heures du matin nous étions à pied d’œuvre, Raymond et moi. Tandis qu’il décrochait les volets de bois qui protégeaient les deux vitrines et la porte, je lavais le comptoir d’épicerie recouvert de marbre blanc. Presqu’aussitôt un roulement de charrette à bras sur les pavés de la rue, nous annonçait l’arrivée du pain et du commis de la boulangerie Colpaert. C’était un moment assez amusant. Le garçon, de mon âge à peu près, basculait sur le seuil les deux grandes panières, les tirait à l’intérieur, avec un salut joyeux. Puis il déposait deux par deux sur le comptoir les belles miches dorées que je rangeais verticalement sur les rayons. Il fallait suivre le rythme, car le garçon forçait l’allure, quitte ensuite à s’accouder au comptoir pour me faire un brin de causette. Elle était pas comme les autres, la sœur de « l’épichi ». Elle n’avait pas l’air d’une « fil de boutique ». Elle causait pas comme nous, elle parlait drôle, elle venait du midi ou quelque part, par là, de l’étranger, quoi. Mais pas fière, riant volontiers, avec un gentil sourire et la fraîcheur de ses dix-huit ans, on pouvait trouver du plaisir à lui glisser quelques gaudrioles qu’elle n’avait pas l’air de comprendre. Quelquefois, on dessinait un cœur percé d’une flèche sur le marbre du comptoir, et elle devait ensuite frotter dur avec du Nab pour l’enlever, avant l’arrivée des clients.

Ils ne tarderaient pas, ces braves gens : Madame Pouilhe, brunette vive et rieuse, Madame Novel, l’Italienne, Madame Droulers la fermière qui avait des écus, Mme Delhins, plus jeune et mignonne que les autres et qui trouvait que mon frère avait un sourire si séduisant. Et ceux du Marais qui venaient plus tard : Madame Deltenre, si brave, Madame Watteaux, le père Comyn qui avait des nodosités sur les bras et me disait : « tiens, m’fil’, tâte m’bouloches », et dont le fils était « un brigand » qui sortait de prison. J’avais vite appris le patois du Nord et je me régalais de leurs histoires. En dépit de leur vie difficile, des travaux si rudes que leur corps en était déformé, ces gens trouvaient toujours un mot pour rire. Il émanait de presque tous une grande générosité.

La plus rigolote, c’était la mère Damart. Imaginez une très vieille personne (surtout à mes yeux de dix-huit ans), coiffée d’un petit chignon blanc au sommet du crâne, le visage si buriné, si plissé, si raviné que les yeux, le nez, la bouche émergeaient d’un nid de rides en mouvement perpétuel. Ses doigts étaient terriblement déformés par les rhumatismes (« en coup de vent », comme disent les médecins). Elle n’avait jamais quitté Annappes, n’ayant peut-être été à Lille qu’une fois ou deux dans sa vie. Mais son bon sens était remarquable. Elle était un pur produit local, qui n’avait jamais subi aucune influence, aucun métissage. Une survivante de nos ancêtres les Gaulois. Une pièce de musée, mais plus vivante que beaucoup de vivants.

À la mort de sa sœur, étant célibataire et dans la quarantaine, elle avait épousé son beau-frère par affection pour ses neveux. Elle appelait son époux « Min ourch Martin » (mon ours Martin) le tenant, apparemment, en médiocre estime. Elle lui préférait, de beaucoup, l’eau de vie de genièvre dont elle parfumait son café quand l’ours n’était pas là. Elle cachait la bouteille (achetée chez nous) derrière la pile de chemise de l’Ours, dans son armoire. Un jour, elle renversa la bouteille sur les chemises. L’Ours, durant quelque temps, trouva que ses « k’miches avauent un drôl’ de chintiment » (ses chemises avaient une drôle d’odeur). Sans doute n’était-il pas dupe, et je crois que cet ours n’était pas si mauvais bougre que son ex-belle-sœur l’assurait. Les matins frisquets, moroses sous un petit crachin tenace, il lui arrivait de m’apporter, serrée contre son fichu, une tasse de café encore tout chaud (elle habitait au bout de la rue). « Tiens, m’fil ! Bois donc. C’est du premi-jus ». Goûter au premi-jus de la mère Damart était un rare privilège. Les enfants avaient droit au deuxim’jus (une coulée d’eau chaude sur le marc de café du premi-jus). L’ours se contentait du troisim’, avec les voisines bavardes. Le café de la mère Damart est un des premiers que j’ai bu de mon existence. Ce n’était pas fameux, ce café de 1944, qui n’en avait que le nom. Mais c’était si plein d’amitié !

Bernadette est née un matin de la fin juin 1944, où il y avait du soleil sur les marronniers. Elle avait un peu souffert des dernières semaines précédant sa naissance, semaines de guerre, de bombardements, de descentes précipitées à la cave dans la nuit, tandis que les vitrines du magasin volaient en éclats, sous la déflagration. Madame Sailly n’entendait pas la sirène et rechignait à se lever. Francis et Nicole étaient les premiers à la cave, serrant contre eux leurs ours en peluche. On se blottissait les uns contre les autres, pour avoir moins froid et moins peur. Elle était donc là, cette petite chose un peu fripée pour laquelle j’avais fait neuf cents kilomètres à travers la France occupée, couché par terre sur les rails du métro à la station Porte des Lilas, avec, Dieu merci, ma vaillante petite maman à mes côtés, et des tas de parisiens recherchant comme nous un abri précaire contre les bombes. Je consacrai une de mes premières payes (500 frs de l’époque, l’équivalent, je crois, de 800 frs actuels) à lui acheter un gros chien en peluche, un loulou blanc qui m’avait séduite et que Madame Sailly fit disparaître aussitôt en prétendant que c’était du gaspillage.

Pour être tout à fait franche, je dois dire que ma présence à Annappes s’expliquait aussi par ma disponibilité (un mot que l’on n’employait pas à l’époque). J’avais interrompu ma scolarité à la fin de la classe de seconde, sur les conseils du médecin de famille, le Docteur Jean. Je l’entends encore : « Cette enfant a de jolis yeux, mais il ne faut pas les fatiguer. Laissez tomber livres et cahiers. Voyons, chère Madame, vous ne voulez pas en faire un bas-bleu » Je voulais bien laisser tomber les cahiers, mais pas les livres, et il fut décidé que je poursuivrais jusqu'à la fin de la 1re l’étude des matières que je préférais : le français, le latin, l’anglais, l’histoire et la géographie. Et j’adressai un pied de nez mental à ma bête noire, l’horrible Mademoiselle Chirol, prof de maths. Cette satisfaction morale n’effaçait pas la vague inquiétude toujours blottie en moi, comme en tout adolescent : qu’allais-je faire dans l’avenir ? « Tu te marieras » me répétait ma mère avec une assurance qui ne me rassurait pas. Il est vrai que, née de parents âgés, éduquée comme au XIXe siècle, programmée dès avant ma naissance pour être une bonne fille, une bonne épouse, une bonne mère, la suite logique s’enchaînait d’elle-même. Ma mère me voyait le destin d’une héroïne des « Veillées des chaumières », qu’un séduisant célibataire découvre inopinément au fond d’une province reculée. Elle-même n’avait rien fait d’autre que peindre et broder, jusqu'à ce qu’un beau jeune homme apparaisse un jour sur le seuil et la prenne par la main pour la garder définitivement avec lui. Cette aventure incroyable lui paraissait toute naturelle et allant de soi. Quelque chose d’héréditaire dont elle était certaine de m’avoir dotée.

Je connaissais deux ou trois garçons de mon âge, élèves du « Pensio » ou du Lycée, deux ou trois boutonneux, beaucoup trop jeunes pour convoler, mais constituant un intéressant échantillon du sexe opposé. À seize ou dix-sept ans, j’étais encore d’une ignorance totale envers « les choses de la vie ». Je ne croyais pas que les enfants naissaient par les oreilles de leur mère (l’une ou l’autre, les deux en cas de jumeaux), non, mais j’admettais assez bien qu’ils pouvaient naître par le nombril. À vrai dire, je n’avais pas beaucoup de curiosité à cet égard. J’étais peut-être anormale ? En tout cas, je désirais faire quelque progrès et l’occasion m’en fut donnée le jour où une camarade de classe me proposa une promenade à 4 : elle et son petit copain, le frère du copain et moi. C’était deux élèves de la Chartreuse, le « Petit Séminaire », ainsi appelé parce que c’était un vivier de futurs prêtres. Mais beaucoup d’entre eux, venus des quatre coins du département, n’avaient d’autre projet que d’y faire leurs humanités à moindres frais pour leurs familles.

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